“Fuir ! là-bas fuir !” (4/18)

Il fallait que je quitte la ville au plus vite. Mais par où ? Comment ? L’inspecteur Javelère était à mes trousses et devait se douter que je tenterais de m’enfuir (d’autant plus que ça rajoute du suspens dans le roman que je sois poursuivi, c’est malin de la part de l’auteur). 

Je devais faire preuve à la fois de prudence et d’audace si je voulais quitter la ville et gagner les routes de campagne pour aller chez mon père… Mais avais-je vraiment envie de m’y rendre ? Je pouvais toujours fuir ailleurs…

Après quelques instants de réflexion mobile (je ne réfléchis bien qu’en marchant), je résolus de me diriger vers le port, convaincu, en songeant à mon vieil ami Ulysse, que beaucoup d’excellentes histoires débutent par un voyage en bateau. En voilà un beau départ d’aventure, un homme qui prend la mer ! Ça envoie tout de suite plus de rêve qu’un homme qui va rendre visite à son père !

J’étais déjà impatient de pouvoir m’embarquer sur un steamer ou un vieux navire archaïque aux mâts majestueux. Je me voyais déjà, à la proue, face au grand large, la nuque baignée de lumière sous l’écume du jour et la quiétude du large. Visiter des îles aux trésors, parcourir trente mille lieues sur les mers, braver les tempêtes, emporté par le vent, partir chercher une oasis dans les déserts engloutis, dompter la houle, jeter un ultime regard sur la terre qui disparaît, loin derrière, limer des yeux les dernières lames du ressac ! 

Pour la première fois depuis le début de ce livre, j’étais porté par un vrai et profond désir de liberté. En plus, je pourrais utiliser le champ lexical des marins pour faire comme si je m’y connaissais un peu. Je dirais : 

« Oh ! le mât de misaine a du mal à supporter l’abattée, je crains que l’accastillage soit emporté, l’étrave est verticale, il y a du tossage, la varangue a pris un coup ! Les torons se détorsadent, je vais aller faire une surliure au cas où ! Que Dieu nous protège ! Le bouchain a pété ! Que quelqu’un m’apporte des gourganes pour réparer la godille ! APPORTEZ-MOI DES GOURGANES POUR REPARER LA GODILLE ! »

Je ne sais pas du tout ce que ça veut dire mais c’est important de mettre des mots que personne ne comprend dans un livre. Ça fait plus sérieux.

 

Ainsi, je partis en Fiat 500 (une dame ayant accepté de me prendre en stop sur les boulevards) et me vis bien surpris en arrivant au port : environ deux à trois mille mecs vêtus à l’espagnole et armés comme pour une bataille étaient là, en train d’essayer de se cacher, maladroitement, un peu partout, dans des poubelles, des fossés, derrière des arbres et des lampadaires.

Un grand type brun et moustachu avec une longue épée semblait mener les opérations, beuglant à l’entour comme une vache limousine au milieu d’un champ de luzerne. Je voulus m’échapper discrètement avant d’attirer leur attention, quand ce type vint vers moi en criant et en me pointant du doigt :


— Eh là-bas, toi ! Deux mots. Dis, ôte-moi d’un doute,

Essaies-tu de t’enfuir ? Viens te faire connaître !

Je vais être concis, alors soldat, écoute :

Je ne peux supporter la présence d'un traître.

Si je dois affronter les Maures qui arrivent

Je ne puis tolérer de pareilles dérives.

Regagne maintenant de mon armée les rangs

Sinon ta lâcheté se paiera de ton sang !


J’ai regardé de haut en bas cet homme qui me criait dessus en faisant des rimes et me suis immédiatement demandé pourquoi ce connard parlait en alexandrins. J’ai dit :
— Alors déjà, bonjour. Je pense que la politesse est la pierre angulaire d’une société saine, voilà, non parce que les incivilités, ça va bien deux secondes. D’abord, on commence par plus dire « Bonjour Madame » à la boulangerie, ensuite on s’essuie plus les pieds en entrant chez Sephora et ça finit par détourner de l’argent public pour aller se faire bronzer le cul à Dubaï. Ça, c’est dit. Ensuite, je ne suis pas de ton armée, alors tu me parles sur un autre ton. Je trouve que t’as un peu trop la confiance pour un personnage secondaire…


L’homme me dévisagea. Son regard s’assombrit soudain, puis il éclata en sanglots et tomba dans mes bras. Je lui caressai machinalement les cheveux, par un étrange réflexe, en lui disant de se calmer, et le dirigeai vers un banc sur lequel nous nous assîmes.

— Eh beh mon bonhomme, dis-je entre deux de ses longs sanglots, c’est quoi ce gros chagrin ? Qu’est-ce qui se passe ? Comment tu t’appelles ?

— Je m’appelle Rodrigue, me répondit-il dans une plainte pleine de peine et de morve.

— Dis-moi ce qui ne va pas, Rodogune.

— Rodrigue…

— Ouais, c’est pareil, dis-moi ce qui ne va pas.

— Il y a que j’en ai marre, moi, voilà. Hier, tout allait bien, j’étais heureux, j’avais une copine. Et puis depuis vingt-quatre heures tout part en vrille…

— Je comprends exactement ce que tu ressens. Que s’est-il passé ?

— Mon père s’est fait taper par un vieux. Et il a voulu que je le venge alors j’ai tué le vieux, sauf que le vieux que j’ai tué, c’était le père de Chimène, la fille que je voulais épouser. Maintenant, elle ne veut même plus me parler…

 

Il pleura de plus belle, je le berçai de plus beau et il poursuivit, reniflant et hoquetant :

— Maintenant il y a les Maures qui attaquent, en plus, et je dois gérer une troupe de débiles...

— Quand tu dis « les morts qui attaquent », tu veux dire les morts, ceux qui sont au nord du mur-là je sais pas quoi ? Comme le zombie congelé qu’a des stalagmites sur les sourcils ?

— Non, les Maures. A-U. Ils viennent du sud, eux.

— Ah, d’accord, tu me rassures… Allez, tu verras, tout va s’arranger. Je suis sûr que la bataille va très bien se passer. Tes soldats sont hyper bien cachés, les Maures se feront avoir facilement. Ensuite, tu pourras rentrer chez toi en héros et ta Chimène te pardonnera. Après tout, tu as juste tué son père, c’est pas comme si t’avais mis de la mayonnaise dans un kebab.

— Je ne sais pas… je crois qu’elle ne m’aime plus...

— Elle te l’a dit ?

— En partant, elle m’a dit : « Va, je ne te hais point ». Elle m’a pas dit je t’aime alors que je vais peut-être mourir…

— Mais qu’il est con !  « Va, je ne te hais point », c’est une litote, gros bêta ! En fait, elle t’a dit qu’elle t’aimait, mais la pudeur l’a probablement empêchée de te le dire directement. Faut que tu comprennes son dilemme, aussi. C’est encore plus dur pour elle que pour toi…

— Tu crois ? Je ne sais pas… je suis nul en figures de style... Et je n’en peux plus des parents... Tout ça, c’est à cause de nos pères. Tout ce qui nous arrive d’horrible vient toujours de nos pères. Pourquoi il me demande de gérer ses problèmes ? J’ai l’impression d’être devenu le père de mon père, de payer pour ses erreurs à lui. Tu comprends ce que je veux dire ? Je n’ai pas envie d’être le gardien de mon père…

— Je comprends exactement ce que tu ressens, moi aussi, j’ai une relation compliquée avec mon père.

— Il t’a demandé de planter un mec ?

— Pas vraiment, non...

Ses yeux pleins de larmes me regardèrent et je compris ce qu’ils me disaient sans mots. Au fond, je sentais qu’il avait raison : ma relation avec mon père n’était peut-être pas si compliquée. J’étais venu au port pour fuir, le fuir, tout fuir, comme je le faisais depuis tant d’années… Il était peut-être temps que j’arrête de tourner le dos, de courir. Il n’y a que les fantômes qu’on n’affronte jamais qui nous hantent toujours.

Après un moment, Roderick se leva.

— Excuse-moi d’avoir craqué, dit-il en séchant ses larmes d’un revers de manche. C’est à cause de la bataille, toute cette pression… 

— Pas de problème, Rodolphe.

— Rodrigue.

— Ouais, c’est pareil.

— Tu ne devrais pas rester, me conseilla-t-il. Aucun navire ne quittera le port aujourd’hui. On va attendre la nuit. Les Maures arriveront par la mer, illuminés seulement par la lune dans les ténèbres claires. On les laisse débarquer, on ne bouge pas, ils passent. Et là BOUM, on sort de nos cachettes et on les dérouille. Tu en penses quoi ?

— C’est un bon plan.

— Merci, ça me rassure. J’ai dit à tout le monde que je n’avais pas peur de mourir au combat, mais en vrai, c’est chaud quoi… la mort, c’est quand même hyper définitif comme truc.

— Ça dépend des livres.

— Quels livres ?

— Laisse tomber. Bon courage pour la bataille en tout cas, et puis bon courage pour les dilemmes, le respect des trois unités et la querelle qu’il y aura ensuite, mais quelque chose me dit que tu t’en sortiras très bien.

 

Rodriguo ne comprit pas tout ce que je voulais dire mais me prit quand même dans ses bras une dernière fois. Il me serra contre son cœur qu’il avait gros comme une rancune. Il m’appela « mon frère » et se moucha un peu, l’air de rien, sur mon épaule. Son épée me rentrait dans la cuisse, c’était très désagréable. Nous nous regardâmes une dernière fois et je repris la route. Puisque le port n’était pas accessible, je décidai de quitter la ville par un autre moyen…

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