Rencontre (en mieux) (3/18)

J’en étais là de ces considérations générales, donc, quand une voix lointaine, mais familière cependant, s’éleva dans mon dos et prononça mon nom…

Je me retournai et découvris, étonné, que je connaissais, en effet, la bouche qui avait donné naissance à ces sons.

C’était Cyrielle Annaud, une vieille copine du lycée, que je n’avais pas revue depuis plus de dix ans ! Le hasard de cette rencontre (qui n’est pas un hasard puisque j’ai demandé un changement, on est dans un roman, ne l’oubliez pas, l’auteur a fait exprès, il faut que l’histoire avance ; là, c’est ce qu’on appelle l'événement déclencheur — ou perturbateur — il va se passer quelque chose d’ici la fin de ce chapitre mais passons, cette parenthèse est déjà beaucoup trop longue) m’émut au plus haut point. J’étais vraiment heureux de la revoir.

Elle avait un nez épaté, énorme, à mi-chemin entre un beignet au chocolat surgelé et une Fiat Punto qui n’aurait pas roulé depuis plus de cinq ans. Ses petits yeux malicieux devaient être magnifiques, mais on ne les voyait pas, à cause d’une énorme frange irrégulière qui masquait la quasi-totalité de son visage couvert d’acné. Et elle était toujours ainsi, ce jour-là, dans ce parc, dans ce troisième épisode de mon histoire, fidèle à mon souvenir, fidèle à elle-même. La dernière fois que je l’avais vue, elle sortait avec Fabrice, un étudiant en communication qui était con comme un tote bag. J’ignore pourquoi, c’était la première chose qui m’était venue à l’esprit. En écartant les bras, je dis d’une voix haute :

— Cyrielle ! Tu sors toujours avec Fabrice ?

— Plus depuis dix ans, me répondit-elle dans un sourire radieux et sans faire montre du moindre étonnement quant au caractère à la fois abrupt et un peu débile de ma question. Qu’est-ce que tu fous là ?

— J’attends que l’histoire commence.

— Quelle histoire ?

— Celle du livre.

— De quel livre ?

— De celui-là, de celui dans lequel on est.

— De quoi tu parles ?

— On est dans un livre, Cyrielle, on l’a toujours été.

— Prouve-le.

— D’accord. Auteur ! Fais que Cyrielle parle à l’envers maintenant.

— .uof tnemetèlpmoc se uT

— C’est bon, merci !

— Woh, c’était bizarre...

— On s’y fait. Alors dis-moi, qu’est-ce que tu deviens depuis que tu n’es plus avec ce gros con de Fabrice ?

— En vrai, c’est fou que tu me parles de Fabrice parce que je l’ai croisé l’autre jour, devant notre ancien lycée.

— Tu es retournée là-bas ?

— Oui, pour voir mes parents. Ils vivent toujours dans la même maison, tu sais, celle où on avait fêté la fin d’année. D’ailleurs, ils m’ont parlé de ton père. Ça ne va pas fort…

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Tu sais, par rapport à sa maladie… Il est très malade. Tu ne le savais pas ?

— Non, on n’a plus vraiment de contact depuis quelque temps.

— Ah… donc tu ne sais pas…

— Quoi ?

— Je suis désolée de te l’apprendre comme ça, à brûle-pourpoint, chez nous, tout le monde est persuadé que tu le sais… Ton père va mourir…

— On va tous mourir.

— Non mais ton père va mourir vendredi. Ce vendredi.

— C’est super précis, pourquoi vendredi ? 

— Je ne sais pas, c’est ce qu’il a annoncé à tout le monde.

— Pas à moi…

Un lourd silence se fit. Mes trois derniers mots planaient dans l'air comme des goélands sur une mer calme. Nous étions lundi.

 

 Je n’avais jamais été très proche de mon père. On avait vécu ensemble jusqu’à mes dix-huit ans. Deux étrangers sous un même toit. Puis maman était morte et j’étais parti. Je n’étais jamais retourné le voir. J’avais toujours une bonne excuse pour repousser mes visites. Je savais bien que je finirais par le regretter. J’avais toujours, au fond de moi, ressenti une honte lancinante à ce sujet. 

Cyrielle me regardait avec un sourire triste qui me mettait mal à l’aise.

— Tu penses que tu vas aller le voir ? finit-elle par me demander dans un rictus douloureux.

— Je ne sais pas… pour quoi faire ?

— Je ne sais pas…

— Et puis, je ne peux pas partir d’ici. Je dois attendre que mon aventure commence !

— Et si c’était ça, ton aventure ? Aller voir ton père une dernière fois…

— Haha, non s’il te plaît, dis-je en ricanant. Tu me connais. Mon aventure va être vachement plus épique – avec des duels, des batailles, des explosions, des –

 

Je ne pus finir ma phrase : une grenade dégoupillée tomba soudain à nos pieds. Nous échangeâmes un bref regard et plongeâmes instinctivement, chacun d’un côté. Cyrielle, soufflée par l’explosion, fut éjectée à plusieurs dizaines de mètres de là comme une poupée de chiffon. Grâce à l’inopinée présence d’une poubelle, je parvins tant bien que mal à me protéger de la déflagration. La poussière soulevée par l’explosion dansait autour de moi, pénétrait mes poumons à chaque inspiration. Je toussais. Mes oreilles sifflaient. Dans un effort, je parvins à me redresser, cherchant du regard d’où pouvait bien venir cette grenade.

À quelques enjambées de là, j’aperçus trois formes, perçant lentement l’écran de fumée : le gamin, l’aviateur et un homme de haute taille d’une trentaine d’années. C’est ce dernier qui avait lancé la grenade. C’était un policier, à en croire le brassard orange qui habillait son bras. Son visage avait quelque chose de la bête fauve ou du chien de chasse traquant une proie. Dès qu’il m’aperçut, il hurla :

— Je suis l’inspecteur Javert. Je vous donne l’ordre de vous rendre ou la force sera utilisée contre vous !

 

Il fallait que je m’enfuisse. En tournant la tête, j’aperçus à mes pieds une bouche d’égout. Je l’ouvris rapidement, dissimulé toujours par la poubelle. Quand la trappe fut ouverte, des balles commencèrent à frapper le métal qui me protégeait et le sol tout autour de moi. C’était cet inspecteur qui me tirait dessus ! Je lançai un dernier regard par-dessus mon rempart : les narines du nez camard du policier palpitaient d’excitation tandis qu’il déchargeait ses armes dans ma direction sans cligner des paupières. Dans son dos, l’aviateur et le gamin l’applaudissaient, bondissaient, heureux d’être vengés. Je ne pouvais m’empêcher de trouver tout cela un brin excessif (pour un petit tabassage de rien du tout à coups de chaises), mais le policier semblait mu par un désir irrépressible et obsessionnel. Il ne me lâcherait pas… La poubelle retenant de moins en moins bien la prodigieuse quantité de projectiles que le flic déchargeait, j’entrepris de me glisser dans les égouts, tout en prenant soin de refermer le passage derrière moi…

Une fois dans les réseaux souterrains, je me mis à courir au hasard. Mes chaussures étaient trempées mais je n’y songeais pas, imaginant sans mal que l’inspecteur me rejoindrait bientôt dans ce cloaque. Il était à mes trousses... Je ne pensais qu’à sortir, mais peinais à me repérer dans ce dédale englouti. Après plusieurs embranchements, et des courses incertaines dans des tunnels contraires, je me perdis tout à fait dans les intestins de la terre. J’allais à gauche, à droite, revenais en arrière à chaque impasse, tâchant de me repérer tant bien que mal. L’air était à la fois humide et sec, de moins en moins respirable, mais je continuai ma marche aveugle. 

Dans un virage, je percutai une petite masse qui tomba au sol. C’était une jeune fille blonde portant une jolie robe bleue. Elle se redressa et me dit :

— Oh, bonjour monsieur, excusez-moi, auriez-vous vu passer un lapin blanc ? Je l’ai suivi jusqu’ici mais je me suis perdue…

 

Alors que j’allais lui dire de dégager, une détonation résonna dans le souterrain et une étincelle éclata à proximité de mon visage. C’était l’inspecteur qui venait de me tirer dessus ! Il courait vers moi, il allait me saisir ; j’attrapai la petite fille étonnée et la lançai sur lui de toutes mes forces. Les deux se percutèrent violemment et roulèrent au sol, ce qui me laissa le temps de m’échapper à nouveau.

 Après une course effrénée, il me sembla apercevoir de la lumière au bout d’un tunnel, je la suivis et me trouvai soudain dans une vaste pièce, aménagée comme un appartement new-yorkais. Il y avait des fauteuils, une table et même un baby-foot. Le sol était couvert de bandes dessinées et de cartons de pizza. Sur un râtelier se trouvaient deux épées, deux tridents courts, un long bâton en bois et deux nunchakus. Cela me parut anormal, j’avais dû aller trop loin… Je décidai donc de rebrousser chemin.

 

Ma déambulation dans ces obscures galeries se poursuivit et j’explorai cette énigme inextricable durant une bonne heure, craignant d’être rattrapé, quand, enfin, j’aperçus le rayon lumineux d’une sortie. J’escaladai des barreaux de fer rouillés et ouvris une trappe avec bonheur. L’air du dehors caressa mes cheveux, l’odeur d’herbe fraîche ravit mes narines tandis que mes yeux s’habituaient lentement à l’éclat diaphane de la lumière retrouvée.

J’étais à nouveau dans le parc public, à mon exact point de départ. Bon… Au moins, l’inspecteur n’était plus là, il devait encore chercher ma trace là-dessous. Je m’extirpai de la gueule vorace de la terre et refermai l’accès au cloaque, renversant avec précaution la poubelle dessus pour être certain de ne pas être rejoint.

Le gamin et l’aviateur étaient partis, Cyrielle aussi. Je repensai à ce qu’elle m’avait appris, au sujet de mon père. Était-ce vraiment cela, mon aventure ? Aller voir mon père une dernière fois comme dans un film français pourri ? Je ne pouvais m’y résoudre, c’était trop commun. Non, j’allais refuser. Mais à ce moment précis, la bouche d’égout se mit à trembler, à tressauter : quelqu’un tentait de la soulever pour sortir. Ce devait être cet inspecteur Javel. Il fallait que je fuie. Je décidai donc de faire confiance à Cyrielle et de me laisser porter par les décisions de l’auteur. Si mon destin était d’aller voir une dernière fois mon père, alors très bien, j’irais. Je résolus donc de me mettre en chemin…

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