Ulysse 71 (2/18)

Le vieil Ulysse me parla durant quelques minutes. De ses soixante-et-onze ans, de ses vieilles batailles, de ses combats nouveaux, de sa hernie discale, des saisons qui n’en sont plus…

Il avait, au fond de ses yeux ternes, le souvenir d’une lueur qui refusait de totalement se laisser mourir. Tandis qu’il parlait, il caressait machinalement son chien, Argos, d’une main absente. Il fixait l’étendu de vide qui séparait son regard du reste du monde et disait, d’une voix transpirant la vérité :

« J’ai beaucoup voyagé. »

 

On sentait, à observer les rides de son front, à voir les crevasses sur ses mains, que rien n’était plus vrai que cela. Je passais un agréable moment à ses côtés. En commandant un deuxième café, je demandai au serveur s’il avait quelque chose que j’aurais pu tremper dedans, un spéculos ou un petit biscuit, mais il n’avait rien. J’étais un peu déçu, mais me rabattis sur la passionnante conversation que j’entretenais avec Ulysse :

— Pourquoi vous ne voyagez plus ? demandai-je.

— Je suis trop vieux maintenant, qu’il répondit en balayant ma question d’un geste de la main, mon matelas me fout le dos en bouilli, j’ai les genoux qui craquent comme une vieille commode, je ne sais plus où commence mon torse et où s’arrête mon ventre, même aller pisser c’est devenu toute une odyssée… 

— Alors vous passez vos journées là ? Dans ce café ?

— Oui, le plus souvent. Avant, j’avais une femme qui m’attendait à la maison, Pénélope. Ça faisait que j’avais toujours plus ou moins envie de rentrer. Elle ne m’attend plus. Elle a fini par se barrer. Je ne lui en veux pas, je comprends… mais j’ai plus vraiment de raison de vouloir rentrer chez moi, maintenant.

— Mais je suis en train de me dire…

— Quoi ?

— Peut-être que l’auteur va raconter votre dernière aventure, à vous, avec Argos, et peut-être que je suis juste un personnage secondaire.

— Vous croyez ?

— Je ne sais pas, je me pose la question... Il a commencé en me présentant moi mais je ne suis peut-être qu’un personnage-témoin. C’est peut-être votre histoire qu’on va découvrir ! Et elle serait racontée à travers mes yeux. Ce serait formidable, la dernière aventure d’Ulysse ! Enfin, peut-être, ça pourrait, je ne sais pas. Je trouve que l’auteur n’est pas très clair dans ses intentions pour le moment…

— Oh, à mon époque, ce n’était pas mieux, vous savez. On te foutait des guerres à cause d’un concours de beauté qui a mal tourné, des monstres au cul pour un rien, et des Dieux sur le dos à la moindre occasion. D’ailleurs, ils m’ont bien fait chier, ceux-là, aussi…

— Les Dieux ?

— Oui, surtout le grand con avec son trident. Le Dieu des piscines municipales. Un melon, le mec… quand t’es le Dieu des maîtres-nageurs, faudrait voir à rester humble.

 

Nous en étions là de notre charmante conversation, cherchant à percer les mystères de notre commune histoire, quand l’enfant auquel j’avais balancé un dessous de verre dans la gueule revint vers nous. Il était, cette fois, accompagné d’une sorte d’aviateur, un type de taille moyenne, une mèche rebelle sur le front luttant avec une force admirable contre la calvitie, des épaulettes dorées et un béret trop petit pour sa grosse tête. Une gueule de facteur, en somme.

— Pardon, messieurs, est-ce vous qui avez frappé cet enfant ?

— Non, répondis-je.

L’enfant, les larmes aux yeux, me pointa du doigt en tirant sur la manche du facteur qui me regardait d’un œil noir. Je me levai, les paumes ouvertes, tournées dans sa direction en signe d’apaisement, et dis :

— Écoutez, je comprends la situation… Vous avez l’impression que j’ai lancé quelque chose au visage du petit, mais, parfois, pour bien saisir une situation, il importe de faire un pas de côté. Vous savez, l’essentiel, ce qui importe vraiment, est invisible pour le regard. D’ailleurs, on ne voit bien qu’avec le cœur, à mon avis. Tenez, fermez les yeux, vous allez voir. Allez, sérieusement, croyez-moi, il faut faire confiance, il s’agit de garder son âme d’enfant. Sinon, qu’est-ce qu’on devient, j’ai pas raison ? Allez-y, fermez les yeux. Allez.

Une fois que le gamin et l’aviateur eurent les yeux fermés, je fis un signe discret à Ulysse qui me comprit instantanément. Il se leva à son tour, nous saisîmes chacun une chaise, fîmes, à pas de loup, le tour de la table et entreprîmes de cogner aussi fort que nous le pûmes l’aviateur et le gamin. Ils s’effondrèrent assez vite au sol et se mirent en boule, se protégeant tant bien que mal. Nous les tabassâmes, pendant, facile, trois bonnes minutes et même Argos, le vieux cabot souffreteux, nous fila un coup de main (un coup de patte, vous m’avez compris), étranglant le môme en tirant de toutes ses forces sur son écharpe moche. 

Au bout d’un moment, alors que je reprenais un peu mon souffle et qu’Argos finissait de pisser dans l’œil de l’aviateur, le serveur vint nous demander de nous calmer. En guise de réponse, Ulysse lui mit un formidable coup de genou dans les couilles et nous partîmes en courant après avoir renversé les tables.

Au loin, la voix du serveur s’éleva : « Mais vous êtes qui ? » et Ulysse lui répondit en ricanant : « Personne ! ». Moi, j’aurais répondu : « Ta gueule ! », mais il m’est soudain apparu que répondre « Personne » s’avérait être à la fois plus habile et plus distingué. Je regardai mon ami d’un œil nouveau. Quelle ressource fallait-il avoir pour trouver ainsi le bon mot au bon moment ! J’admire ce genre de personnes qui a, tout à la fois, un sens du timing, du grandiose et du concret. Et cet homme-là était justement tout entier nimbé de cette aura, de cette manière de noblesse antique mais disparue que j’aurais tant aimé connaître et posséder…

 

*******

 

Quelques minutes plus tard, Ulysse, Argos et moi-même étions assis sur un banc en métal, dans un parc public. Des nuages épars, en lambeaux, se mouvaient sans bruit dans le ciel devenu bleu. Je voulus reprendre la conversation que nous avions entamée, quand Ulysse prit la parole, d’un air grave :

— J’ai bien réfléchi tout à l’heure, en tabassant le petit, et je suis à peu près sûr que cette histoire n’est pas la mienne. Tu sais… je peux te tutoyer ? Tu sais… j’ai vu beaucoup de choses incroyables. J’ai gagné bien des batailles, j’en ai perdues, aussi. J’ai rencontré des créatures que tu ne pourrais même pas imaginer, j’ai aimé des hommes et des femmes si belles que Zeus lui-même me jalouserait. J’ai accompli plus de choses que beaucoup d’autres hommes et parcouru plus de distance que bien des messagers... Mais il faut savoir s’arrêter. Mon heure a passé. Plus rapidement que je ne l’aurais voulu, mais voilà... Cette épopée-là n’est pas la mienne. Ce livre-là n’est pas le mien, je le sens. Je crois que je vais plutôt aller rendre visite à mon fils…

— Il vit loin d’ici ?

— Oh, oui, trop loin. Nous ne nous sommes pas parlé depuis des années.

— Pourquoi ?

— Allez savoir. Les enfants ont leur raison. Je sais qu’il a lui-même eu des enfants. C’est bien. Je crois que maintenant, j’aimerais les rencontrer. Avant d’aller rejoindre mes vieux copains, mes vieux ennemis, et Achille et Hector, et tous les autres…

— Je peux venir avec vous ?

— Non. Quelque chose me dit que ton histoire à toi t’attend ici.

— Vous pensez qu’elle sera aussi belle que la vôtre ?

— Franchement ? Non. Déjà parce que t’es un peu idiot et beaucoup moins beau que moi à l’époque. Ensuite, parce que je vois que tu n’es pas dans une épopée.

— Comment vous le savez ?

— On ne met pas de coup de genou dans les couilles quand on est dans une histoire épique.

— Ah…

— Allez, je te laisse, mon jeune ami, dit-il en se levant lentement.

— C’était un plaisir de vous rencontrer, monsieur.

— Plaisir partagé, mon garçon.

 

Nous nous serrâmes une dernière fois la main. J’avais la gorge nouée, sans trop savoir pourquoi. Je caressai une dernière fois la tête d’Argos et ils partirent, lentement, comme deux vieux compères tendres et fraternels. Quelque chose, au fond de moi, me disait qu’il devait quand même lui rester de belles aventures à vivre quelque part, ailleurs, dans un autre livre peut-être, ou même hors d’un livre. Il y a tant de belles histoires qui méritent de ne pas être racontées.

 

Mais cela ne me disait toujours pas ce que moi je devais vivre et accomplir dans ces pages. Quel était le sens de ma vie ? Le but profond de mon existence ? Pourquoi étais-je le personnage principal de ce livre ? Qu’allait-il m’arriver ? Pourquoi ce titre ? Le Meilleur Roman de toute l’Histoire de la Littérature ! J’en étais là de ces considérations générales quand une voix lointaine, mais familière cependant, s’éleva dans mon dos et prononça mon nom…

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