̶I̶n̶k̶i̶p̶i̶t̶e̶ ̶I̶n̶q̶u̶i̶p̶i̶t̶e̶ ̶I̶n̶c̶i̶p̶i̶t̶t̶ Comment ça a commencé (1/18)

      Longtemps, je me suis levé tard.

 

      Je ne sais pas pourquoi je dis « longtemps », c’est toujours le cas. Je me lève toujours tard. Mais pas ce matin-là. Ce matin-là, je me suis levé tôt. Ce matin-là, je me suis levé tôt parce qu’un événement imprévu et tragique a bouleversé ma vie à jamais… 

Ce jour-là, ma mère est morte.

 

À 8h30 (vous voyez, c’est hyper tôt), un message m’a tiré hors de mes draps bleus. Une vibration d’abord, puis le son strident, vorace, d’une cloche numérique dans le désordre du matin. 

Ma main aveugle a saisi le téléphone, posé sur la table de chevet, sur un livre, sur une boîte de mouchoirs. Dans le demi-sommeil, les paupières encore partiellement closes, toutes collées par des restes de rêves évanouis, j’ai lu ces mots, ces mots terribles que jamais je ne pourrai oublier : 

 

« Maman est morte. Rappelle-moi vite. Ta sœur qui t’aime… »


Je me suis redressé, le souffle coupé, les yeux exorbités. C’était une gifle, un séisme, un déracinement brutal qui m’arrachait des bras douillets de la nuit. Dans la panique, j’ai allumé la petite lumière et ai relu le message à plusieurs reprises. Je n’arrivais pas à y croire.

 

             « Maman… »

 

J’ai tout de suite rappelé, les mains moites, les doigts parcourus d’irrépressibles tremblements, debout maintenant, en caleçon, tournant en rond dans la petite pièce obscure aux volets clos, faisant les cent pas pour ne pas sentir la boule qui grossissait dans mon ventre, la gorge serrée, les yeux humides, une tempête terrible dans le crâne, un grumeau de douleur et d’inquiétude au cœur. Chaque seconde d’attente semblait durer une éternité. 

 

J’ai compté les sonneries du téléphone, seul dans le noir…

 

   Une…

         Deux…

               Trois…

 

Enfin : un craquement, une respiration rauque, fatiguée. Une voix chevrotante, brisée, usée certainement par toute une nuit de terreur sans sommeil, m’a murmuré ces mots gris :

— Thomas… Thomas… Maman est partie ce matin. Allô ? Thomas, c’est toi ?

      Ça m’a étonné.

— Bah non, j’ai répondu ; moi, c’est pas Thomas.

 

C’était une erreur de numéro : le message ne m’était pas destiné. Et puis, je me suis souvenu que ma mère était déjà morte depuis super longtemps alors j’ai engueulé la voix, de l’autre côté du téléphone. Elle a balbutié quelques mots confus auxquels j’ai répondu : « Gnagnagna ta gueule. Ça va pas de réveiller les gens si tôt ? »

J’ai raccroché au nez de ses sanglots et me suis assis sur le lit, rassuré mais quand même un peu saoulé. Je suis con... mais il était vraiment tôt. On n’a pas idée de mourir si tôt le matin.

 

En plus, j’ai même pas de sœur.

 

*******

 

J’ai quitté la chambre pour gagner la cuisine et me suis préparé un café. L’évier ressemblait à une fosse commune remplie de cadavres. En guise de poudre d'embaumement : des résidus de raviolis froids. L’éponge au dos vert graveleux et au ventre ocré avait un regard distant de souris morte. C’était une nécropole d'inox et de céramique qui ronflait là-dedans, attendant d’être lavée. Ça m’a foutu un cafard atroce. J’ai cherché dans les placards des biscuits ou des gâteaux que j’aurais pu tremper dans mon café. Il n’y avait rien. J’avais bien une vieille orange qui traînait près du réfrigérateur, mais tout son côté gauche était bleu de pourri. Je n’avais aucune envie de l’éplucher ni de la tremper dans quoi que ce soit. J’ai pris ma tasse et ma déception puis ai regagné le salon, vide et solitaire. Les réveils trop brutaux ont quelque chose de la noyade : ça vous balance en pleine mer dans un fatras d’impressions contraires entre ces deux écueils que sont l’oubli total et une soudaine pleine conscience de soi-même. 

J’ai regardé par la fenêtre : le ciel avait une gueule blême de fossoyeur sans pelle. J’ai soudain eu le sentiment d’être comme mon orange bleue, d’être un fruit de supermarché, couvert de pruine blanche, suintant sourdement, en lente déliquescence et que personne n’achètera jamais. J’ai secoué la tête, comme pour chasser cette idée. Elle commençait trop mal, cette histoire, la mort, le pourrissement : il y avait clairement un excès de champs lexicaux négatifs dans ce premier chapitre. Il fallait que je prenne une douche pour me délasser, j’ai gagné la salle de bain.

 

Après avoir allumé le néon qui a toussé un moment avant de bien illuminer la petite pièce, je me suis glissé sous l’eau chaude et délassante. En me frottant, je me suis demandé, sans bien savoir pourquoi, si les canards préféraient être dans l’eau ou sur la terre. Ça dépend peut-être de la saison… Est-ce que les canards se baignent en hiver ? Je n’ai pas souvenir d’avoir vu Donald ou Picsou  sur un étang. Je ne l’aime pas, ce Donald, avec son nœud papillon à la con et son béret moche. Picsou non plus, d’ailleurs, je ne l’aime pas. Je déteste les canards, tous les canards, sans exception. 

 

En quittant la salle de bain, j’ai voulu regarder le baromètre afin de savoir quelle était la pression atmosphérique, mais je n’ai pas de baromètre et, en plus, je ne suis pas sûr de savoir ce que c’est, la pression atmosphérique. Dans le doute, j’ai quand même téléchargé une application qui fait baromètre, puis suis sorti de chez moi.

Je n’aurais pas pu dire ce qui me mouvait à ce moment-là, mais j’ai senti qu’il fallait que je quitte rapidement cet appartement si je voulais que l’histoire commence…

 

*******

 

La ruelle était triste et vide. Ses pavés fatigués sentaient le gel matinal et la pisse nuiteuse. Il faisait si froid que même les mégots au sol semblaient claquer des dents. Cette banalité était effroyablement convenue. J’ai esquivé les petites rigoles ondulant devant ma porte, reflétant dans leur œil jaunâtre le blanc cotonneux du ciel, puis ai gagné la grande avenue transversale. J’ai bien vite compris que je n’étais pas dans un roman de science-fiction. Si j’avais été un personnage de science-fiction, j’aurais pu me téléporter, prendre une bagnole volante ou aller directement dans l’espace. Ça ne sent pas la pisse dans l’espace…

 

Jusqu’ici, j’étais assez déçu par ces premières pages. Ah oui, qu’on se le dise : je sais que je suis un personnage de roman. Mais en me levant ce matin-là, je m’étais dit qu’avec un peu chance je serais dans un roman de fantasy, ou de science-fiction justement. En regardant tout autour de moi, en détaillant les immeubles, le visage des gens, j’ai tout de suite su que j’allais me retrouver dans un roman absolument anodin, médiocre et insipide. Alors que le titre est quand même ultra accrocheur et prétentieux : Le Meilleur Roman de toute l’Histoire de la Littérature. Faut quand même être solide sur ses appuis pour oser appeler un bouquin comme ça ; moi, je ne l’aurais pas tenté, si j’avais été l’auteur. Il a peut-être ses raisons… toujours est-il que c’est ainsi, un peu déçu et déjà en proie, vis-à-vis de mon créateur, à une sourde rancœur, que je me suis installé en terrasse et ai commandé un café allongé, en attendant de voir ce qui allait m’arriver. 

 

Un serveur à l’air rogue et méprisant m’a demandé si je désirais déjeuner. J’ai répété que je voulais seulement un café allongé et qu’il était, par ailleurs, beaucoup trop tôt pour déjeuner, qu’il allait falloir respecter un peu la cohérence chronologique, que c’est pas parce qu’on est dans un bouquin qu’il faut faire n’importe quoi avec l’heure des repas. Il a soufflé et est parti, en sifflotant un air triste qui ressemblait au Temps des cerises. Je me suis demandé s’il allait avoir une quelconque importance dans ce récit ; mais non, c’est juste le serveur. Ils ne font que passer, anonymes et indolents, même dans les romans. Le seul point commun avec la réalité, c’est qu’ils font souvent la gueule.

 

Maintenant que j’étais assis, j’avais tout le loisir de réfléchir à ce qui allait m’attendre dans cette histoire. J’ai encore regardé autour de moi. J’étais en ville, au milieu d’une place à la décoration tout à fait contemporaine. Il y avait des passants et des pigeons, un décor dans l’ensemble assez commun. Je n’étais donc pas dans un conte, ni dans de la fantasy, de la science-fiction ou dans un roman historique. Le cadre tristement réaliste et moderne de cet incipit me portait à croire que j’allais être un personnage de polar, d’espionnage, peut-être. Ou un roman d’amour ? Ça, je ne préfèrerais pas. Je déteste les romans d’amour. Peut-être un bouquin un peu étrange, un roman expérimental ? Ou une histoire fantastique ?

 

Un vieux monsieur, à côté de moi, buvait une menthe à l’eau ; à ses pieds, un pauvre chien épuisé respirait profondément, bercé et assoupi par son propre souffle. Je lui ai demandé où on était, il m’a répondu : « En France. » 

Dommage. Si j’avais été dans le Maine, j’aurais pu être un personnage de Stephen King, ça aurait été un formidable aboutissement pour moi. Mais c’était foiré, je commençais à craindre d’être piégé dans un livre de Houellebecq... peut-être allais-je devoir faire le tour de tous les supermarchés de la ville en glosant sur la fin de l’Occident et en parlant de mes problèmes d’érection… En tout cas, j’espérais de tout coeur ne pas être dans une autofiction parisienne pourrie, coincé avec un vieux gars con comme une table basse qui se prend pour un philosophe décadent, ou une Joséphine « ouin-ouin j’adore les librairies, boire du café et regarder tomber la pluie » qui allait me parler pendant une plombe de sa crise de la quarantaine (vous inquiétez pas, ce ne sera pas ça).

 

Alors que j’étais ainsi plongé dans ces pensées métafictionnelles, un gamin est venu vers moi en souriant. Il a posé une main sur le dossier de la chaise face à la mienne et a cligné des deux yeux. Je n’ai pas tout de suite compris ce qu’il voulait ; il m’a tendu une feuille en souriant encore plus fort, à s’en jeter les pommettes au ciel, puis il m’a parlé, d’une petite voix douce qui semblait venir de bien loin :

— Regardez, monsieur, je t’ai dessiné un mouton…

J’ai examiné le dessin qu’il me tendait. C’était un petit croquis charmant sur une vieille feuille froissée. Le petit avait dû s’appliquer pour dessiner cette brave bête. Je lui ai répondu :

— Et qu’est-ce que tu veux que j’en ai à foutre ? Casse-toi avec ton mouton de merde.

 

Le petit est resté là, la bouche béante ; alors j’ai pris un dessous de verre et je lui ai lancé dans la tronche. Le bout de carton circulaire a filé dans l’air, a rebondi sur le front blanc du môme, y laissant une fine empreinte rouge avant de tomber au sol.

Après une seconde d’effarement, le gosse s’est enfui en chialant et le vieux de la table d’à côté m’a souri. Les yeux lumineux, il m’a confié, en se penchant insensiblement vers moi :

— Moi non plus je ne les aime pas, ces petits bâtards.

J’aime bien les vieux. Je lui ai tendu la main et il me l’a serrée, comme on faisait, avant, pour se dire bonjour. Avec dans la voix quelque chose de doux et de mystérieux, il s’est présenté :

— Je m’appelle Ulysse. Et ça, ajouta-il en caressant le vieux chien qui reposait encore à ses pieds, c’est mon vieux copain Argos. Tu dis bonjour, Argos ?

Le chien ouvrit à peine les yeux et ne bougea pas. Je contemplais ce vieil homme en souriant. Je sentais qu’il allait avoir des choses passionnantes à me raconter et que mon histoire allait, enfin, pouvoir commencer…

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