Épisode 2 - La théorie du dimanche soir

Le mois d’août à Paris est une période délicieuse. 

Les rues désertes ou presque, dévoilent une autre facette de la ville, avec plus de charme, de volupté. Les soirées sont douces, les guinguettes animent les quais de Seine par leur musique joyeuse et leurs couleurs vives.

C’est à une de ces soirées que j’ai rencontré Nicolas.

Il aimait le théâtre classique et les verres de bon vin, comme moi. On se voyait plusieurs fois par semaine, au petit restaurant à l’angle de ma rue. On discutait pendant des heures, jusqu’à ce que le patron nous fasse signe que c’était l’heure de partir. Alors on rentrait, en marchant tout doucement, pour faire durer le plaisir. Ça lui arrivait de mettre sa veste sur mes épaules et je faisais comme si son geste me réchauffait, même quand je n’avais pas froid.

Les soirs où la nuit était douce et l’heure pas trop tardive, on faisait un petit détour en passant sur le Pont Neuf pour admirer les lumières qui dansaient sur la Seine.

On avait l’habitude de finir la soirée ensemble, chez moi.

C’était nouveau. Je n’avais jamais été du genre à laisser un homme prendre ses aises dans mon appartement si vite, il me fallait du temps pour ça. Mais Nicolas, à cause d’un petit passage à vide l’année dernière, vivait chez ses parents.

Il s’était tout de suite senti bien chez moi. C’est vrai que je m’investissais beaucoup dans la déco. C’est important d’être à l’aise là où on vit, même si on sait qu’on ne restera pas longtemps. Et passé un certain âge, c’est quand même bien mieux que de dormir dans sa chambre d’ado !

À cette époque, Nicolas montait un projet, c’était l’idée du siècle disait-il. Du coup, il passait beaucoup de temps à bosser dans sa chambre, mais entre son père qui bricolait toute la journée et sa mère qui s’inquiétait de sa faim toutes les trente minutes, ce n’était pas l’idéal.

Chez moi c’était calme, silencieux, confortable, accueillant.

Je partais en déplacement pour trois jours à Londres, alors je lui avais proposé de rester. Il n’aurait qu’à claquer la porte quand il voudrait partir.

J’étais en route, traversant la ville dans un taxi en direction de la Gare du Nord. 

J’avais hâte d’arriver, Londres m’avait manqué : les bureaux de la boîte d’événementiel pour laquelle je travaillais étaient superbes, situés à deux pas de Carnaby Street. J’avais l’habitude de loger dans un petit hôtel juste à côté, qui faisait du bon café.

Je pensais à Nicolas qui allait passer les prochains jours chez moi et réalisais que, quand même, je venais de laisser les clés de mon appartement à mon mec pour trois jours : c’était une sacrée marque de confiance, non ? Je ne savais pas s’il en aurait fait autant pour moi… D’où me venait ce besoin de venir en aide à tout bout de champ et de me transformer en une succursale de la Croix Rouge ? Après tout, c’était bien gentil, mais si je n’étais pas là, il ferait comment ? Je comptais bien lui dire à mon retour, qu’il n’en fasse pas une habitude.

Les trois jours étaient passés relativement vite.

Visiblement, Nicolas avait « été plus productif qu’il ne l’avait été depuis des mois ». Il était content que je rentre pour pouvoir me raconter la suite de son projet et pour me remercier, il me préparait le dîner : je n’aurai plus qu’à mettre les pieds sous la table !

J’étais arrivée un peu tard, assez fatiguée par le voyage. J’étais heureuse de voir l’entrée de mon immeuble, en plus, ça sentait bon jusque dans le hall : on allait se régaler !

L'ascenseur me portait au quatrième étage : Nicolas ouvrait, me débarrassait de ma valise et s’écartait pour me laisser entrer. Manifestement, c’était plutôt chez la voisine qu’il y avait un bon dîner. Chez moi, c’était un vieux plat de pâtes qui traînait sur la table, une canette de bière déjà ouverte et l'impression que douze ados avaient passé le week-end dans le salon ! 

Les semaines s’étaient enchaînées, les casseroles s’étaient entassées dans l’évier, les piles de repassage sur la table et, comme proportionnellement, nos soirées romantiques étaient devenues de plus en plus rares.

On avait laissé s’installer la routine, le quotidien dans nos vies et ils avaient eu raison de notre désir. Notre vie de couple n’était malheureusement pas à la hauteur de notre histoire et on le savait tous les deux.

Comme je voulais à tout prix honorer nos souvenirs et le lien qu’on avait réussi à construire, j’avais insisté. J’avais insisté de toutes mes forces pour créer la meilleure fin possible, et j’avais réussi.

Un matin, à côté de mon café, j’avais posé un mot sur la table basse. « Nicolas, c’est fini ». 

J’étais fière. Fière, pour une fois, d’avoir eu le courage de me choisir moi. 

Finalement, à trop vouloir chercher à partager ma vie avec quelqu’un, je ne faisais peut-être plus les bons choix et j’en oubliais le principal : 

Qui étais-je, seule face à moi-même ?

Trouver son âme sœur, oui, encore faudrait-il nourrir ma propre âme, et pour ça, j’avais la chance de pouvoir compter sur des amis en or. 🦖