Épisode 3 - Jusqu'à ce que l'amour nous sépare

Ce faire-part de mariage, je peux vous confirmer que je l’ai regardé un petit moment, seule dans mon bureau. Il faut dire qu’il a eu le mérite de déclencher en moi toute une série de flashbacks. Comme je suis tout de même une fille ordonnée, ils sont venus à moi de façon chronologique. Avouez que c’est pratique.

Je me suis d’abord souvenue de notre première rencontre, à l’extérieur d’un amphi dont nous attendions l’ouverture. Nous étions en deuxième année, vers la fin octobre et c’était une de ces matinées à la luminosité intense, qui vous faisait penser que c’était encore l’été. J’étais tranquillement accoudée au rebord, en train de fumer, lorsqu’il s’est adressé à moi. Je vous mentirais si je vous disais que je n’avais pas remarqué ce nouvel arrivant, transfuge d’une université parisienne depuis la rentrée. Il faut dire que le bonhomme était difficile à louper. Entre une carrure solide mais sans excès, des yeux noisette qui allaient parfaitement avec ses cheveux bruns et un sourire qui tue, je dois dire que je l’avais repéré. Peut-être plus par sa présence que par son physique. Aurélien n’a jamais été le genre de garçon dont on se demande ce qu’il fait là. Il semblait à l’aise en toutes circonstances, mais surtout, partout à sa place. Bon, je dois dire qu’il avait déjà eu l’occasion de m’énerver aussi. Le hasard nous avait placés dans le même groupe de travaux dirigés et j’avais déjà eu un petit aperçu de ses qualités intellectuelles, puisqu’il avait le don de poser des questions ahurissantes à cette pauvre chargée de TD, qui n’en demandait pas tant. Ce mec était un premier de classe et moi, par principe, les premiers de classe, ça m’a toujours énervée.

Bref, Aurélien m’a abordée en me demandant – vous allez voir, c’est super original – mes notes de cours, car il avait été absent deux jours. Pauvre petit chou. Forcément, je n’ai pu m’empêcher de lui répondre, laconiquement : « Ah non, ça ne va pas être possible ». J’aime ça, être contrariante. Vous auriez vu sa tête, ça valait de l’or ! J’avais tout de même immédiatement enchaîné : « Parce que tu comprends, j’en ai marre de sortir en retard des TD où tu attends la dernière minute pour poser des questions à la con à l’assistante, que je sens d’ailleurs proche de la dépression nerveuse. Par ta faute. »

Tout est parti de là et d’un énorme éclat de rire. Niveau sens de l’humour, on peut dire que nous nous étions reconnus tout de suite. Aussi caustiques l’un que l’autre, aussi pince-sans-rire, nous avons instantanément formé un duo de choc. Et ça, c’est précieux. Il n’avait même pas fallu une semaine pour que l’on devienne inséparables. Comme si nous nous étions toujours connus. Même si je dois admettre qu’Aurélien avait tout pour me plaire, j’ai vite compris que je tenais plus à son amitié qu’à quoi que ce soit d’autre. Je ne sais trop comment expliquer cette « segmentation », mais elle m’avait paru évidente, dès le départ. Pour lui aussi. Peut-être aussi était-ce dû au fait que nous étions chacun avec quelqu’un. Rien de bien sérieux, d’un côté comme de l’autre. Avec le recul, il est possible que compte tenu de notre complicité, nous n’étions pas prêts, ni l’un ni l’autre à nous investir dans des « relations sérieuses ». Du reste, ça devait se voir puisque tôt ou tard, nos « relations » nous reprochaient cette proximité. C’était en général le signal de passer à autre chose.

Ce qui était d’autant plus facile puisqu’on ne s’ennuyait jamais tous les deux, entre nos interminables journées à la plage, nos apéros en terrasse, les dimanches après-midi passés à glander derrière la télé ou à partir en vadrouille comme si demain n’existait pas. Nous bossions aussi nos cours ensemble, même si sa rapidité hallucinante d’exécution avait le don de m’énerver, je dois bien l’admettre. Elle avait cependant le mérite de me botter les fesses ; l’émulation, ça m’a toujours boostée !

Je pense cependant que parmi nos meilleurs souvenirs, c’est bien les journées à la plage qui tiennent le haut du podium. Nous y allions tôt le matin, avant que la foule n’arrive et restions jusqu’à ce que les plagistes nous foutent dehors, tant ces deux moments sont les plus agréables de la journée. Entre les deux, c’était baignade, verres de rosé, discussions sans fin ou longs silences reposants, bouquins, bref, zéro prise de tête. Je dois tout de même avouer que ça, c’était surtout pendant nos études. Une fois que nous avons commencé à bosser, nous n’avions plus les mêmes disponibilités, forcément. Et puis, Aurélien a vite quitté la Côte, ce qui ne l’empêchait pas de redescendre en week-end dès qu’il le pouvait. Enfin, jusqu’à ce que sa carrière l’emmène en Asie, bien sûr.

Je sais, là vous vous demandez comment les choses se sont passées pour ces fameux « benefits », entre Aurélien et moi. Et bien, ma foi, tout naturellement. Nous étions en maîtrise et à force de plans un peu foireux sur les bords, avions décidé de partir en week-end tous les deux, à Rome. Aurélien me racontait ses mésaventures avec sa dernière folle furieuse, qui se voyait déjà la bague au doigt au bout de trois semaines. De l’eau à mon moulin, et au sien puisqu’à l’époque, nous partagions la même sainte horreur pour cette institution. Nous en vînmes tout naturellement à nous dire qu’après tout, c’était de gens comme nous dont nous avions besoin : pas de plans sur la comète, pas d’attaches, juste du bon temps. Ce devait être aux alentours de la deuxième bouteille de Chianti, au restaurant de l’hôtel où nous étions descendus. Pratique lorsqu’il s’agit d’agir sans se poser de questions, pas vrai ? Et comme nous partagions déjà la même chambre en faisant lit à part, les choses furent encore plus faciles, sauf que cette nuit-là, nous la passâmes sur le sien. Enfin, la plupart du temps… ! Tout ce que je me bornerai à vous dire à ce sujet fut que là aussi, l’entente était parfaite. Carrément, même.

Je vous mentirais si je vous racontais qu’après ça, nous revînmes à une situation normale, comme si de rien n’était. On a beau bien connaître quelqu’un, partager plein de moments avec lui, ses confidences, une grande complicité, il faut admettre que coucher ensemble modifie la perspective de la relation, de l’amitié. Je me souviens très bien d’Aurélien, sur la terrasse de notre chambre d’hôtel, vêtu d’une unique serviette entourée autour de sa taille. Oui, juste une serviette et tout le reste comme vous l’imaginez. Sortant de la douche, les épaules carrées encore humides, le teint hâlé, tout ça, tout ça.

Je l’avais senti mal à l’aise, gêné. De vous à moi, à ce moment-là, je me suis demandé si nous ne venions pas de faire une connerie. Si cela ne risquait pas de tout gâcher entre nous. Bref, j’angoissais un chouïa, je dois l’admettre.

Forcément, j’ai fait un trait d’humour en lui mentionnant qu’il était inutile qu’il me demande en mariage dans les trois semaines à venir, et j’avais ajouté qu’il avait intérêt à ne pas changer. Ce fut une des rares fois où je l’ai vu fumer. Il m’a pris ma cigarette des mains, en a inspiré une longue bouffée et m’a répondu que de toute façon, je n’étais pas du tout son genre de fille, bien « trop ingérable », mais que vu qu’il était un garçon serviable, il se portait volontaire pour me dépanner en cas de besoin. Autant dire que nous n’avons pas gardé longtemps notre sérieux et que la bonne humeur eut vite raison de cette gêne passagère. Nous avons continué à nous voir, à fréquenter d’autres personnes à l’occasion, ce qui ne nous a jamais empêchés de nous retrouver. Même après son déménagement à l’autre bout du monde, mais de façon plus épisodique, bien entendu. Un modus vivendi qui nous convenait à tous les deux et nous permettait de ne profiter que du meilleur de nous-mêmes, en évitant tous les écueils d’une relation amoureuse classique, dont je voyais tous les jours des naufrages dans ma pratique des divorces.

Ces derniers temps, nous nous étions moins vus. Il bossait sur de gigantesques dossiers qui monopolisaient l’essentiel de son temps. Hong Kong n’était tout de même pas la porte à côté et lorsqu’il passait en Europe, c’était souvent en coup de vent, pour deux ou trois jours, à Bruxelles la plupart du temps. Vous dire que nous échangions tous les jours par messagerie interposée serait un gros mensonge ; nous étions capables de ne pas nous parler pendant des jours, parfois des semaines et de reprendre nos conversations où nous les avions laissées, sans le moindre souci. Ces derniers temps, cela faisait un bon moment que nous n’avions plus échangé et l’envoi de ce faire-part fut une surprise totale. Pour le moment, je dois dire que j’étais partagée, ce qui n’avait pas échappé à Mimi. Parce que oui, même si nous ne nous étions jamais rien promis, surtout pas de mariage, cela me faisait vraiment bizarre de savoir qu’il allait se marier. Une partie de moi aurait aimé ne jamais recevoir ce bristol, alors qu’une autre (petite pour le moment, j’avoue) se réjouissait qu’Aurélien ait trouvé quelqu’un qui lui convienne assez pour qu’il décide de sauter le pas. Rétrospectivement, je me souvins que ces derniers temps, il n’embarquait plus comme avant dans mes tirades anti-mariage. En même temps, il n’y était pas confronté tous les jours, comme moi. Mais cette impression me sembla soudain s’expliquer, alors que jusqu’ici, je n’y avais pas fait plus attention que ça. D’où mon incertitude quant à savoir ce que j’allais faire.

Pour l’heure, j’avais autre chose à penser : m’occuper de mes audiences et recevoir mon nouveau client.

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