Épisode 2 - Jusqu'à ce que l'amour nous sépare

Mais ce matin, la lettre que j’ai reçue a bouleversé mon horizon. Un faire-part de mariage, mais pas n’importe lequel. Celui d’Aurélien. Celui avec qui j’ai fait les quatre cents coups à l’université, inséparables que nous étions, allant parfois jusqu’à former le plus improbable des couples l’espace de quelques heures. Un petit arrangement bien pratique qui nous permettait de satisfaire nos besoins sans avoir à s’enquiquiner à aller chercher ailleurs et à passer par tout le processus des premiers rendez-vous, questions, hésitations, débuts de relation, gêne passagère qui dure parfois, bref, ce que les Anglo-saxons appellent « friends with benefits » et dont la traduction la plus commune sous le vocable de « plan cul » ne rend pas justice à la profonde amitié qui nous a toujours unis. Parce que partir en week-end avec lui n’impliquait que de s’amuser sans fausses promesses ou jeu de rôle, parce que traîner à la plage en sa compagnie était toujours un plaisir, parce que nous savions nous faire rire et surtout que nous nous supportions, ce qui est loin d’être évident avec nos caractères de cochon… Pas d’amour, pas de jalousie, pas de possessivité : pas de problèmes.

On peut dire que nous nous sommes bien trouvés. Nos carrières nous ont séparés, puisque, contrairement à moi, il a quitté Nice pour s’installer à l’autre bout du monde. Je travaille beaucoup, mais face à lui, j’ai l’air d’une glandeuse. Son quotidien est fait de journées de quinze heures, durant lesquelles il jongle avec autant de fuseaux horaires – j’exagère à peine –, du haut de sa tour avec vue sur la baie de Hong Kong. Dix ans déjà qu’il a déménagé. Nous nous sommes vus quelquefois, à l’occasion de ses retours dans le midi ou même lorsque je suis allée lui rendre visite là-bas, à quelques reprises. Aurélien, c’est avant tout un ami, quelqu’un qui compte pour moi et dont le bien-être m’importe. Parce que voyez-vous, si je suis plus que circonspecte sur l’amour, je crois avec la plus grande énergie dans l’amitié, la vraie. Peu importe qu’elle soit entre une fille et un garçon, qu’elle soit jalonnée de mémorables parties de jambes en l’air, ce qui compte au final, c’est que nous soyons là l’un pour l’autre. Ce ne sont pas des milliers de kilomètres qui peuvent séparer ça. Bien sûr, j’aurais préféré que sa carrière le laisse dans une proximité plus immédiate, mais il a choisi ce qui était le mieux pour lui et c’est très bien comme ça. Je ne suis cependant pas sûre que ce soit le cas pour l’objet de sa missive. Se marier, avec quelqu’un qui ressemble à une Chinoise à la seule lecture de son nom : Jennifer Li.

Outre le caractère évident des jeux de mots qui ne manqueront pas de débouler sur le patronyme de l’impétrante, j’avoue que la nouvelle m’a fait un choc. Celui qui, comme moi, n’a jamais vraiment cru à l’amour, s’apprête donc à succomber aux griffes de son pire ambassadeur : le mariage.

Aurélien a pris la peine d’accompagner le faire-part d’une carte bristol à son en-tête. Il a toujours aimé ça la papeterie et c’est sur un papier coquille d’œuf qu’il a écrit, de sa plus belle plume, ces mots :

« Il paraît qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, ce qui fait donc de moi un être suprêmement intelligent. Connaissant ton aversion pour cette institution, je ne te ferai pas l’affront de te demander d’être mon témoin, surtout qu’il en va des témoins comme des parrains : les choisir, c’est la mort annoncée de belles amitiés… Et ça, je ne le supporterais pas.

En revanche, me marier sans ma meilleure amie, ma complice de toujours, je crois que je n’y survivrai pas.

Libère-toi, je t’en supplie, je t’en conjure, je t’implore à genoux !

Aurélien »

Malgré la teneur de ce message, je ne pus réprimer un sourire à la lecture de sa dernière phrase. Un ton reconnaissable entre mille, une voix que j’entendais en lisant ses mots, propice à l’exagération et à la flatterie. C’était bien le moins qu’il puisse faire, après avoir « glissé » sur son revirement à cent quatre-vingts degrés. Il a même fait preuve de la grande délicatesse dont il a toujours été coutumier en m’évitant le supplice du témoin.

N’empêche. Je vous mentirais si je vous disais que ça ne me flanque pas un coup de savoir qu’Aurélien va convoler avec « Jennifer ». Non pas que nous ne nous soyons jamais promis quoi que ce soit. Nous n’avons jamais fait le serment de ne pas nous marier, encore moins d’être fidèles, puisque la notion même de fidélité n’a jamais rien eu à voir dans nos relations. C’est juste que… bordel ! Ça me fait quelque chose.

C’est Mimi qui m’a remis cette lettre, sans l’avoir ouverte, lorsque j’ai poussé la porte de mon cabinet. Ma secrétaire qui aurait dû être à la retraite depuis plus de cinq ans, sans jamais parvenir à se décider, a toujours eu cette délicatesse de ne pas ouvrir le courrier personnel. Et puisqu’elle sait tout des affaires du cabinet, elle n’ignore pas que la seule personne susceptible d’écrire de ce coin du monde ne pouvait être qu’Aurélien, qu’elle a vaguement croisé lors de quelques-uns de ses passages à Nice. Mimi est une finaude comme le Vieux-Nice n’en fait plus. Si je vous précise qu’en prime, sa teinte d’olive noire toute l’année ne parvient pas à éclipser ses yeux noirs pétillants, vous ne serez pas étonnés de la suite. Quelques minutes après que je me sois enfermée dans mon bureau, elle s’y invita, sur la pointe des pieds :

— Liv’, tout va bien ?

— Pourquoi ça n’irait pas Mimi ?

Elle ferma la porte et se tint contre celle-ci, bras croisés et regard perçant :

— Parce que tu ne reçois pas tous les jours de faire-part de mariage de l’autre bout du monde, là où ton vieil ami réside.

— Ah, parce que maintenant tu ouvres le courrier personnel de ta patronne ? C’est du propre, Mimi ! ajoutais-je en riant.

— Pas besoin d’ouvrir une telle enveloppe pour reconnaître, à son seul format particulier, ce qu’elle contient. On fait peut-être des divorces, mais je sais encore reconnaître un faire-part de mariage.

— Sacrée Mimi ! Mais bon, comme tu le dis, c’est mon vieil ami qui se marie. Pas de quoi en faire un fromage.

La vieille secrétaire fronça les sourcils :

— Je ne l’ai pas vu souvent ton vieil ami d’université, mais j’ai deux yeux et je me souviens de toi durant ses visites.

— Qu’es-tu en train d’essayer de me dire, Mimi ?

— Rien que ton visage ne me dise déjà. Je vois bien que ça te met la rate au court-bouillon, que ça t’escagasse. Je te connais, Liv’.

— Mimi, c’est très gentil à toi de te préoccuper de ma rate, mais tout va très bien. Mon meilleur ami se marie, je suis très contente pour lui, même si je ne connais pas l’élue de son cœur. Et tu devrais me connaître assez pour savoir ce que je pense du mariage, non ?

— Ah mais le mariage des inconnus, on s’en tamponne ! Là, c’est toi que je vois et c’est tout ce qui m’intéresse.

— Sois donc rassurée, je vais bien.

— Et c’est pour quand le mariage ?

— Dans un mois.

— Tu y vas ?

— Je ne sais pas encore. Il va falloir regarder l’agenda…

Cette fois-ci, Mimi haussa le sourcil droit, signe qu’elle allait lâcher une de ses réparties bien senties :

— Et après tu me dis que tout va bien ? Comment après toutes ces années, tu peux encore penser te payer ainsi la tête de la vieille ? Si tout allait bien, tu n’aurais même pas hésité une seconde. Tu sais bien que Margot est capable de gérer les audiences en ton absence.

Je l’aime Mimi, mais des fois, comme celle-ci, elle m’énerve. Non, en fait, elle me gonfle. C’est l’expression qui reflète le mieux mon état d’esprit. Elle a dû le sentir, puisqu’elle a aussitôt changé de sujet :

— En attendant que tu me donnes les dates, je te rappelle que tu as trois tentatives de conciliation ce matin. Les dossiers sont à la réception. Et un nouveau client à onze heures trente. Margot est à Aix toute la journée.

Sans attendre de réponse, elle repartit comme elle était venue, me laissant face au bristol d’Aurélien.

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