Épisode 3 - Invisible

— Mathilde ? C’est quoi cette demande de facture ? me demanda Timothée en me tendant un formulaire tout droit sorti de l’imprimante.

— C’est pour le contrôle de gestion. Ils ont demandé un justificatif, vous savez, c’est courant dans le cadre de la lutte contre le blanchiment d’argent.

— C’est ennuyeux. Safy a été très précise à ce sujet. Il ne faut pas que ça s’ébruite. Qui t’a fait la demande ?

— La direction financière.

— Je m’en doute ! dit-il, visiblement agacé. Mais qui à la DF ?

— Je peux vérifier. Pourquoi ?

— Bon, laisse tomber, je vais les appeler !

Je voulus lui courir après pour l’en empêcher mais une jeune femme poussa la porte de l’agence.

Elle était grande, brune, très élégante, et se déplaçait avec une grâce toute particulière. Ce devait être le rendez-vous de onze heures de Timothée.

— Bonjour, madame, me fit-elle poliment. J’ai rendez-vous avec monsieur Klein, je suis Tina Verneuil.

— Bienvenue, madame Verneuil. Je suis Mathilde, l’assistante de monsieur Klein. Voulez-vous me suivre jusqu’au salon ? Je vais prévenir monsieur Klein immédiatement.

— C’est très gentil à vous. Merci, Mathilde.

Incroyable ! Jolie, respectueuse et qui m’appelait par mon prénom. Un ange tombé du ciel ou… Je devais rester méfiante ! Certains individus pouvaient se montrer très aimables au premier abord avant de devenir méprisants, pour bien me signifier que nous n’étions pas du même monde.

Je frappai à la porte de Timothée qui raccrochait son téléphone.

— Bon, j’ai eu Marc, je lui ai expliqué la situation. Tu peux détruire la facture de Safy Jones, ajouta-t-il en me tendant le papier. Toute façon, il ne sait pas qui l’a demandée.

— Votre rendez-vous de onze heures est arrivé.

— Ah ! C’est qui déjà ?

— Madame Verneuil, le Nez.

— Elle est vieille ?

Quel abruti ! C’était son truc ça : dès que cela concernait une profession sans rapport avec le cinéma, la chanson ou internet, il s’imaginait toujours qu’il s’agissait de personnes âgées. Ce type était un inculte réactionnaire et stupide ! De ceux qui prétendent adorer Proust mais qui se jettent sur le dernier Beigbeder à la première occasion.

— Non, mon âge, tout au plus.

Cela ne lui donna aucune indication car Timothée ignorait tout de moi. Il me dévisagea quelques secondes pour essayer de définir mon âge avant d’abandonner.

— Fais-la entrer.

Je vins chercher la jeune femme et sitôt qu’il l’aperçut, il tomba sous le charme. Il se leva et son front s’empourpra.

— Mademoiselle Verneuil, soyez la bienvenue. Asseyez-vous, dit-il en tirant la chaise vers l’arrière. Puis-je vous proposer un café ?

— Avec plaisir, merci.

— Mathilde, apporte-nous deux cafés.

Je me préparais à sortir lorsque je remarquai la moue de madame Verneuil.

— Oh ! Ici, on demande encore aux assistantes de faire les cafés ? fit-elle, moqueuse.

— Euh…

— Laissez tomber, Mathilde. J’en ai déjà bu trois ce matin, conclut-elle.

Son grand sourire souleva en moi une vague de joie, ou peut-être était-ce la mine déconfite de Timothée qui venait de passer pour un réac ; sans compter qu’il allait devoir se passer de café.

Je me positionnai en bout de table et déverrouillai l’écran.

— Bien, le transfert de vos comptes depuis l’agence de Lyon est terminé. Ainsi que votre portefeuille d’actions, vos comptes épargne, enfin tout. Je vous propose que nous fassions connaissance pour essayer de comprendre vos besoins et, qui sait, les anticiper peut-être demain ? Tout d’abord, je suis très curieux de connaître votre métier. Qu’est-ce qu’un nez fait au quotidien ?

— Il profite des arômes !

Timothée rigola béatement.

— Je travaille comme consultante pour de grands parfumeurs et quelques entreprises cosmétiques. Je les aide à développer de nouvelles fragrances.

— Vous avez le flair plus développé qu’un chien alors ?

Mais quel lourd ! Je restai impassible, sans pour autant ignorer l’air circonspect de la cliente. Timothée toussa, gêné.

— Avez-vous des projets, madame Verneuil ?

— Oui, c’est aussi la raison de ma visite. Je vais probablement débloquer certains de mes actifs dans les prochaines semaines pour couvrir les frais d’achat de mon appartement.

— Très bien ! Vous avez déjà trouvé ?

— Quasiment. Mon conseiller immobilier négocie actuellement un bien qui correspond à ma recherche. Cependant, je ne peux pas débloquer la totalité des fonds. De plus, je veux conserver certaines liquidités pour d’autres projets, j’aimerais donc contracter un prêt.

La suite de l’entretien fut un échange autour de sommes d’argent mirobolantes. J’enregistrai les informations financières, stupéfaite de lire le montant des revenus de cette cliente. Le solde cumulé de ses comptes s’étalait sur six chiffres, ce qui me fit pâlir d’envie. Comment pouvait-on amasser autant d’argent si jeune uniquement grâce à son nez ?

Lorsque le rendez-vous prit fin, elle me serra la main avec chaleur, mais le meilleur arriva juste après.

— À bientôt, madame Verneuil, lui dis-je, par habitude.

— Nous sommes du même âge, appelez-moi Tina, Mathilde.

— Entendu, Tina.

— Parfait ! Merci de votre accueil, monsieur Klein !

Tina sortit dans un courant d’air et je vis Timothée retourner bien rapidement dans son bureau.

Je savourai, juste avant de réaliser que je tenais encore la facture de Safy Jones dans ma main droite. J’avais été imprudente de ne pas la récupérer immédiatement à la sortie de l’imprimante.

Lorsque je l’avais trouvé dans son dossier clientèle, j’avais tout de suite mesuré l’importance de ce petit bout de papier. Il était évident que Safy Jones ne voulait pas que ce document s’égare ou tombe dans de mauvaises mains. Une facture pour une liposuccion suivie d’une cure d’amaigrissement dans un établissement étranger dédié aux stars, un écart qui pouvait s’avérer fatal pour son business. Une imposture pour Safy Jones, dont les vidéos rabâchaient :

— Pour un corps parfait, faites quatre heures de sport par jour et vous serez comme moi ! Achetez le forfait Vénus sur mon site et vous recevrez les clés de mon régime miracle en sept points.

Régime miracle ! Quelle connerie ! Le miracle se résumait à manger moins de 700 calories par jour ; autant dire avaler de l’eau, de l’air et un yaourt ! Safy Jones, foutue sadique du corps parfait qui clamait que le sien était le fruit d’un travail quotidien et acharné.

Comment ses followers allaient-ils prendre la nouvelle ? Quant à ses sponsors, pas sûre qu’ils apprécient la blague. Je pliai le document avec soin et le glissai dans mon sac à dos. D’ici quelques jours, nous allions savoir comment cette dinde allait se sortir de ce scandale.

Je m’en délectais à l’avance.

Le soir même, je me connectai avec le profil de Benoît, un jeune community manager aimant le roller. Je publiai la facture sans divulguer le nom. Pour attirer les curieux, j’organisai une espèce de jeu.

Saurez-vous trouver à qui appartient cette facture ? C’est une personnalité du Net très réputée dans le coaching personnel et qui se revendique comme sportive de haut niveau ? Un indice : elle a bâti sa réputation sur son corps parfait, obtenu grâce à un régime strict et du sport quotidien. À vos souris !

Je switchai sur le profil de Diana pour partager le cliché de Céleste et de sa maman, prise le matin même.

Ensuite, je grenouillai au milieu des hashtags populaires et ne manquai pas de rajouter de l’huile sur le feu à chaque polémique, parfois avec plusieurs profils sur un même sujet.

J’en apprenais chaque fois un peu plus sur ce monde régi par une sorte de code de mauvaise conduite. Utiliser les propos des haters précédents et approuver leur analyse pour ensuite en rajouter. Sortir des citations de leur contexte pour critiquer la cible ou détourner des pensées philosophiques dans le seul but de décrédibiliser l’autre.

Les harceleurs se reconnaissaient et se soutenaient entre eux. Malheur à celle ou celui qui oserait s’en prendre à un membre de ce groupe.

C’était un monde merveilleux de bêtise et d’autosuffisance qui allait m’aider à mener un combat bien plus vaste.

Lorsque je me couchai, je sentis une vague de bien-être. Un sentiment étrange et apaisant qui avait le parfum de la nouveauté. Après des années à encaisser, à ne pas être vue ou considérée, j’étais entrée dans une phase de transformation profonde. D’ailleurs, ce changement était perceptible : cette cliente, Tina, m’avait parlé et même défendue. La chenille Mathilde devenait un papillon !

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