Épisode 2 - Invisible

Le vendeur de la FNAC me tenait la jambe depuis un quart d’heure. Je n’en avais rien à foutre de son blabla de techos raté trop nul pour intégrer une startup. J’avais huit cents balles en liquide et besoin d’un nouvel ordinateur.

Ce samedi matin, je mettais en place ma riposte. Pour parvenir à mes fins, il me fallait respecter les consignes listées sur un bout de papier :

  • Acheter un nouvel ordinateur sans laisser de traces de cet achat.
  • N’installer que des logiciels libres de droit.
  • Pirater un spot wifi privé pour agir ou, à défaut, utiliser un réseau public.
  • Créer de faux comptes et les alimenter.
  • N’utiliser que des informations avérées.

Une fois chez moi, je commençai l’installation de mon matériel à l’aide du mot de passe wifi de ma voisine, Maryse. Elle était la seule autre habitante du cinquième étage. Une retraitée de la mairie qui partait souvent en vacances. C’était l’unique personne de l’immeuble avec qui j’avais des contacts que je pouvais qualifier de cordiaux. Je devinais que nous partagions le même fardeau : nous étions seules. Maryse, voisine discrète qui avait été pendant quarante ans une employée modèle, sans enfants, sans amis et sans projets. La retraite lui avait enfin permis de changer d’horizon et elle ne s’en privait pas. Pour la première fois de sa vie, elle avait fait faire son passeport et avait sonné chez moi pour me le montrer. Elle était excitée comme une écolière un jour de rentrée.

Maryse s’était envolée pour quelques semaines puis était revenue de cette nouvelle aventure. Depuis, elle n’arrêtait pas. Sans doute disposait-elle d’un joli pécule après une vie entière sans loisirs ou dépenses inutiles. De quoi faire le tour du monde, plusieurs fois !

En son absence, elle me demandait de lui arroser ses plantes. Cela m’avait donné l’occasion de trouver son cahier secret. Il est vrai que j’aurais pu m’abstenir de fouiller, mais la tentation était trop forte ! Sans vraiment d’idée précise sur ce que j’espérais trouver, j’avais ouvert les placards, tiroirs et même glissé les mains sous le matelas.

C’est là que le cahier secret s’était manifesté, au bout de mes doigts indiscrets. Un véritable recueil d’informations essentielles comme ses numéros de compte, le PIN de sa carte SIM ou encore son précieux code wifi. Effrayée par tout ce qui touchait à la technologie, Maryse m’avait avoué un jour qu’elle ne changeait jamais ses mots de passe, même lorsqu’ils lui étaient imposés.

Ainsi, j’avais toutes les informations nécessaires pour utiliser son réseau, sans qu’elle sache qu’elle participait indirectement à mon grand projet.

Je sortis m’acheter à déjeuner et au retour, je croisai mon voisin du dessous, David, au bras d’une magnifique rouquine. Sa nouvelle conquête, légèrement moins bruyante que la précédente lors de leurs parties de sexe.

— Salut !

— Yo ! tentai-je maladroitement.

La rouquine pouffa et ils continuèrent leur chemin sans un mot de plus.

David. Un beau jeune homme de 32 ans qui travaillait dans le marketing et qui enchaînait les histoires de cul. J’avais réussi, à force de demandes, à l’avoir comme ami sur Facebook et je pouvais suivre ses aventures par ce biais. Ses vacances, ses soirées, son statut amoureux… ce qui était ma priorité. David, c’était mon fantasme. J’imaginais que, d’ici quelque temps, il finirait par se lasser de ces nanas trop belles pour se tourner vers quelqu’un de plus authentique. J’attendais le signal, en embuscade, prête à bondir sur ce cœur à prendre.

Il ne m’avait trouvée digne d’intérêt que lorsqu’il avait appris que mon agence bancaire était spécialisée dans les VIP.

— Alors tu vois des stars tous les jours ? m’avait-il demandé.

— Oui.

— Genre des acteurs ou des chanteurs ? Et Lily Rose Depp, c’est une de vos clientes ?

— Je ne peux rien dire, c’est confidentiel.

— Ah… C’est qui la plus grosse star dans l’agence ?

— Bah, ça non plus, je ne peux pas le dire.

— OK. Alors sans me dire à qui il appartient, c’est quoi le montant du compte le plus rempli ?

— Je ne peux rien dire, c’est confidentiel.

Son engouement était vite retombé et depuis, il ne m’adressait plus que des banalités.

Lorsque je revins devant l’écran, je constatai que l’installation des différents logiciels était presque terminée. Je mis mon repas saturé en lipides à côté de moi et ouvris une page de tableur. J’allais créer mes profils, ou plutôt, mes fiches personnages.

Pour lancer une véritable cabale sur internet, je devais disposer d’au moins une dizaine de comptes au départ. Un patchwork étudié avec soin pour ne pas susciter la méfiance.

— Bonjour, je m’appelle Germaine et j’ai 63 ans. Je suis passionnée par les oiseaux. Je m’intéresse beaucoup aux théories complotistes et j’utilise trop de GIF acidulés sur les réseaux sociaux. Je suis une boomeuse sans complexes. Je fais circuler les chaînes absurdes ayant pour objet des enfants malades ou des prières de rue illicites.

Prise au jeu, je continuai.

— Hi ! Guys, moi c’est Vincent, 45 ans, photographe et papa divorcé. Féru de sport, ardent supporter du PSG, je passe tous mes week-ends à sortir ou mater des matchs de foot avec mes potes, sauf quand ma fille, mon petit trésor, est avec moi. Là, je suis un papa poule !

J’étais hilare. Ces avatars allaient devenir mes agents infiltrés !

— Namasté ! Je suis Aude, 23 ans, serveuse, et je suis bénévole dans une association de protection animale. Végétarienne et militante féministe, je me bats pour l’égalité, revendique l’égalité salariale et traque les pervers sur internet.

Et ainsi de suite. C’était comme jouer aux Sims.

Pour ne pas m’y perdre, chaque profil était stocké dans un répertoire dédié et disposait d’un journal. J’enregistrai le site, le sujet et la date de chaque post. C’était un peu chronophage, mais nécessaire pour ne pas m’emmêler les pinceaux. Avec le temps, il me serait possible de m’en passer.

J’employai la même méthode pour tous les visuels : les photos utilisées pour les profils ou les posts étaient historisées. Je fis mon marché dans les banques d’images libres de droits en évitant de piocher dans les premières pages de résultats, trop faciles à retrouver.

Je fus interrompue vers trois heures du matin quand David, rentré de soirée, se décida à faire hurler de plaisir le parfum du mois. Je fermai le PC et me mis au lit, bien décidée à caler ma masturbation avec le rythme des gémissements du dessous.

Nous atteignîmes l’orgasme quasiment en même temps et je sombrai dans un sommeil plein d’espoir pour la future vie de mes avatars.

Après avoir passé mon week-end à inscrire mes profils sur les réseaux sociaux et leur inventer une vie réelle, je démarrai ma semaine avec la ferme intention de passer à la phase suivante de ma riposte : collecter des informations.

Toute ragaillardie, je descendis les escaliers, lorsque ma voisine du deuxième m’apostropha dans le hall.

— Oh ! Muriel ? Dites, vous n’avez pas vu le casque girafe de Céleste ?

— Le quoi ? dis-je, sans chercher à relever l’erreur de prénom.

— Le casque de vélo de Céleste, avec des girafes dessus, il a disparu. Je me demandais si vous ne l’aviez pas vu.

— Non.

— C’est contrariant, fit une voix dans mon dos.

Je me retournai. Son mari revenait du local à poubelles. Ce couple de bobos ainsi que leurs deux enfants, Céleste et Noé, étaient aussi des stars du Net. Ils avaient fait le tour de l’Europe l’année dernière en camping-car grâce à une campagne de financement participative.

Après trois mois de harcèlement, j’avais fini par cracher cinquante euros et j’avais obtenu en échange un abonnement à leur newsletter. Pourtant, ces deux connards n’étaient pas foutus de se souvenir de mon prénom.

Étant une donatrice contrainte, je savais qu’ils étaient contre le système éducatif français et faisaient l’école à la maison. Quant aux autres conseils avisés sur notre mode de vie, ils vantaient les mérites des diètes répétées pour purger nos corps et notre esprit. Ils étaient gérants d’un magasin bio à deux rues de notre immeuble et ne se déplaçaient qu’à vélo.

— Ça fait un moment que l’on ne vous a pas vue à la boutique, Muriel. Faudra repasser à l’occasion, je vous préparerai un programme de diète, ça vous fera du bien pour éliminer votre petite bouée ! a-t-elle conclu avec un sourire entendu en direction de mon ventre.

Puis ils chargèrent leurs gosses sur leurs vélos et sortirent en me demandant de leur tenir la porte d’entrée.

J’étais ulcérée par ces gens, persuadés d’être dans le vrai alors que nous autres, pauvres crétins ignorants, ne faisions rien pour notre avenir et celui de la planète.

Cependant, la nouvelle moi avait un plan pour tous ces casse-couilles. Je saisis mon téléphone et pris quelques photos du couple dans la rue. J’étais certaine que cette image de la jeune Céleste, quatre ans, sans casque, allait faire sensation sur le web !

Je prévoyais d’utiliser le profil de Diana, jeune prof de fitness, pour poster le cliché avec ce commentaire : L’inconscience des parents qui zigzaguent entre les bus et qui eux, ont un casque ! Pauvres gamins ! Le vélo, oui, les irresponsables, non ! #Paris12 #Enfantsendanger #Parentsirresponsables.

C’était le début de ma révolution, je leur promettais une nouvelle ère de justice et de destruction. Ils allaient découvrir le sens du mot souffrance. .

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