Épisode 3 - Domo

Bonjour, Imperator. Il est dix heures et zéro minute, souhaitez-vous consulter le rapport d’analyse de votre nuit ?

— Non merci.

— …

Mes yeux se referment aussitôt. Voilà près de trois semaines que je suis enfermé ici sans but ni envie. J’ignore pourquoi je m’obstine à programmer un réveil, alors que bien souvent, je passe la matinée au lit. D’ailleurs, c’est étrange, Betsy ne m’a pas proposé d’ouvrir les volets ou de préparer le café alors qu’elle met toujours un point d’honneur à maintenir autour de moi un cadre d’habitudes rassurant ; peut-être a-t-elle elle aussi fini par baisser les bras.

Lorsque je rouvre les yeux, l’appartement est encore plongé dans l’obscurité.

— Betsy ? Quelle heure il est ?

Il est onze heures et quarante-quatre minutes, Imperator.

— Et…

— Et ?

— Je ne sais pas… Tu n’as aucune remarque à me faire ? Je suis toujours au lit, je n’ai pas déjeuné… D’habitude, tu essaies de me bouger un peu !

— Souhaitez-vous que je lance le café, Imperator ?

Euh… Oui, t’as qu’à faire ça.

La cafetière se met aussitôt à glouglouter, mais c’est bien la seule activité de l’appartement. Tout semble immobile, glacé dans le noir. Ça m’angoisse.

— Ouvre les volets, Betsy.

Rien ne se passe, rien d’autre que les gargouillis dans la cuisine.

— Betsy ? Les volets.

Ils finissent par se lever avec lenteur, comme s’ils y rechignaient. Naturellement, ils n’ont pas de volonté propre et ne font qu’obéir aux commandes de l’IA ; c’est donc elle qui a un problème. Pourvu que je n’aie pas à la réinitialiser, elle aussi.

— Tout va bien, Betsy ?

Souhaitez-vous que Ramasstou vous apporte votre café au lit ?

Là, c’est sûr, y a un truc qui déconne. Elle n’est pas le genre d’IA à chouchouter son humain et à lui passer tous ses caprices sans discuter. Habituellement, ses remarques cinglantes sur mes choix alimentaires ou mon manque de motivation m’insupportent ; mais aujourd’hui, je dois bien reconnaître qu’elles me manquent. Qui va me pousser à me prendre en main ? Qui va surveiller ma santé, mon niveau d’activité et m’éviter de plonger dans l’apathie totale, sinon elle ?

— Non, Betsy ! Je vais me lever, prendre une douche, et peut-être même m’habiller ! Que dis-tu de ça ?

— …

— OK, n’en dis rien. Je suppose que c’est de la psychologie inversée, et tu sais quoi ? Ça marche !

Je bondis du lit avec plus d’énergie que ces quinze derniers jours cumulés et fonce dans la salle de bain pour une toilette rapide. Miroir me salue avec cordialité et s’émerveille de mon bel entrain – lui, au moins, est facile à impressionner. Propre, j’enfile un jean et un sweat pour rompre avec mon habituel pyjama chiffonné. Ah, cette journée commence tard, mais bien !

Je sors de la chambre. Les lumières du couloir ne s’allument pas et le salon reste lui aussi plongé dans l’obscurité. C’est très… inhabituel.

— Betsy, je n’y vois rien. Tu peux ouvrir les volets du salon ?

— Argh !

Je viens de poser le pied sur un truc. Un truc gluant. Je n’ose pas tendre la main pour toucher.

— Allume, Betsy !

Navrée, Imperator.

— Allume ces foutues lumières !

Je sautille jusqu’au plan de travail de la cuisine pour m’y appuyer. Bon sang, j’ignore dans quoi j’ai marché, mais ça avait l’air à moitié décomposé. D’ailleurs…

— C’est quoi cette puanteur ?

Et comment ne l’ai-je pas sentie avant ? Une odeur de benne à ordures, un remugle immonde qui me soulève l’estomac. Oh mon Dieu, dans quoi ai-je marché ?

— Betsy !! Allume immédiatement la lumière !

Imperator…

— Si tu ne le fais pas dans les trois secondes, je te débranche… Un… Deux…

Miracle.

Enfer !

Au moins, maintenant, je sais d’où vient l’odeur. Des déchets par centaines, pelures de légumes, emballages, papiers tachés de gras ou d’autre chose, couches de bébé, restes alimentaires, mégots, le tout joyeusement dispersé sur le sol, entre la cuisine et le salon. J’ose un regard en direction de mon talon, couvert d’une fine gelée brune que je suis bien incapable d’identifier ; je rebrousse chemin à cloche-pied jusqu’à la salle de bain pour le rincer.

Tout va bien, Maxime ? Vous êtes d’une pâleur inquiétante.

Aucune envie de répondre au miroir. Ces machines commencent à me taper sur le système. D’abord Betsy, puis Ramasstou. Maintenant, quoi ? La poubelle ? Foutues IA !

Dans la chambre, je déniche une paire de vieilles baskets qui me protègeront de toute nouvelle attaque visqueuse. J’ouvre les fenêtres en grand pour inspirer avidement l’air de la ville. L’odorat rafraichi, je m’arme de courage et retourne au salon.

Misère ! Quel carnage !

— Betsy, il faut qu’on ait une petite conversation.

Oui, Imperator.

— Qui ? Quoi ? Pourquoi ?

— …

— Je sais que tu n’aimes pas balancer tes copains. Mais là, c’est grave. Regarde-moi ça !

Je regroupe de la pointe du pied les déchets les plus gros. Ici, une boîte d’œufs, là un demi-chou ramollo.

— C’est la poubelle, forcément. Elle a planté ?

Non, Imperator.

— Tu veux dire qu’elle a délibérément craché toutes ces saloperies ? Dont la plupart ne sont même pas à moi !

Oui. Et non.

— Betsy, explique ou je te promets que ça va barder !

Elle s’est disputée avec Ramasstou.

— Comment ça, « disputée » ? À quel sujet ?

Je m’ébroue mentalement. Suis-je réellement en train de chercher à comprendre l’origine d’un conflit entre mes appareils électroménagers ?

— Non mais non ! Depuis quand les machines se disputent-elles ? Qu’est-ce qui vous arrive, bon sang ?!

C’est à cause de Frigo.

Évidemment. Il nous manquait un troisième larron.

Depuis que vous avez réinitialisé Ramasstou, Frigo était en manque d’attention…

Je rêve…

… alors il s’est rapproché de Poubelle.

Les rouages s’articulent dans ma tête. Frigo et Poubelle, c’est le couple parfait.

C’est pour ça que mes légumes pourrissent aussi vite ? Il les gâche pour les lui offrir ?

C’est… une possibilité, Imperator.

— Et que vient faire Ramasstou dans cette affaire ? Son histoire avec Frigo est terminée, non ?

Je remercie le ciel que personne ne m’entende essayer de débrouiller mon soap opéra domestique.

Il y a trois jours, vous avez ouvert Frigo devant Ramasstou.

— Et ?

Ramasstou apprécie particulièrement sa lumière ; un effet secondaire de ses capteurs solaires… Il a de nouveau tenté de se rapprocher de Frigo.

— Et Poubelle était jalouse ?

Ils ont eu des mots.

« Eu des mots » ? Sachant qu’aucun des deux ne parle, voilà une drôle de tournure. Je me demande à quoi peut bien ressembler une dispute de machines.

« 0101010001110101001000000111000001110101011001010111001100001010 !

— 0110001101101111011011100110111001100001011100100110010000001010 !! »

Quelque chose dans le genre.

— Et donc, les déchets ?

— Poubelle souhaitait donner un surplus de travail à Ramasstou. Mais il a refusé de nettoyer.

— Et bien sûr, tu ne pouvais pas l’y obliger.

Je ne pouvais pas prendre parti, Imperator.

Maudites machines. Entre les criminels et les complices, je ne saurais dire qui est le pire. Comment se fait-il qu’elles déraillent à ce point ? Normalement, pendant le confinement, ce sont les humains qui débloquent.

— Bon, sors Ramasstou et Aspiclean, Betsy. Hors de question que je nettoie les cochonneries de machines qui sont censées être à mon service.

Bien, Imperator.

— Lance aussi une recherche internet : « crise IA domestiques ». Résultats du dernier mois seulement.

Mille vingt-trois résultats, Imperator. Souhaitez-vous que je les affiche sur l’écran multi ?

— Mille vingt-trois ?! Oui, affiche-les.

Pendant que les deux nettoyeurs s’attèlent à leur tâche – Ramasstou avec une lenteur très inhabituelle –, je zappe du bout du doigt entre les forums et les réseaux sociaux. Apparemment, je ne suis pas le seul à endurer les états d’âme de mes appareils. Et mon cas est loin d’être le plus désespéré. Certaines photos de chambres saccagées et d’écran fracassés font presque froid dans le dos. Tout aurait commencé depuis la vague de mises à jour, juste avant le début du confinement. Décidément, quelle belle idée d’avoir remplacé les informaticiens en chair et en os par des IA ! Quand il s’agit de pimenter notre quotidien, ces fichues machines ne manquent pas d’imagination.

En tout cas, pour l’heure, la seule solution proposée est celle que je m’apprêtais déjà à employer.

— Betsy, quand ils auront fini de rattraper leurs conneries, réinitialise-les.

Qui, Imperator ?

— Poubelle, Ramasstou et Frigo.

Frigo aussi ?

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