Épisode 2 - Domo

J’ai d’abord cru à une blague, l’humour artificiel est souvent foireux. Mais Betsy n’en démordait pas : aucun humain dehors. J’ai pesté, supplié, râlé ; rien n’y faisait. J’ai même essayé de forcer la serrure avec une cuillère ! Puis, quelque chose a lâché. La mise à jour, la douche, et maintenant la porte ? Elle se fichait de moi ! Ah, ça… Elle en a entendu des vertes et des pas mûres, la pauvre Betsy, je savais même pas que je possédais en moi un tel répertoire injurieux.

Il aura fallu l’intervention de Miroir pour me calmer.

Maxime, ce n’est pas la faute de Betsy, a-t-il crié depuis la salle de bain.

Je me suis précipité vers lui, toujours aussi plein de hargne et de frustration.

— Qu’est-ce que tu dis ?!

C’est là que j’ai compris. Sur l’écran, les mots que l’on redoute tant, gravés en blanc sur leur bandeau rouge criard : « Mise en place de mesures de confinement exceptionnelles en réponse à l’épidémie de… »

Encore !? Tous les deux ans ou presque, on nous refait le coup ! J’ai appelé le boss, qui a confirmé mes craintes.

— Eh oui, encore… Clara est en train de booster le serveur, tu devrais y avoir accès en début d’après-midi. Mais te bile pas, hein, tu sais comment ça se passe. On a un peu de boulot les premiers jours, puis après c’est le calme plat.

— Ouais…

— Profites-en pour te reposer. Ça fait longtemps que t’as pas pris du temps pour toi.

Un patron qui vous invite à vous reposer, c’est mauvais signe, non ? J’ai raccroché et je me suis recouché. De toute manière, je savais déjà ce qui m’attendait : de longues heures d’ennui dans la solitude de cet appartement. Les confinements ne sont jamais une partie de plaisir.

Ça fait plus d’une semaine que je ne suis pas sorti. Mon costume est remisé au placard, où il tient compagnie à mon énergie et à mon goût de vivre. Je ne quitte le lit que pour manger un bout et visiter la salle de bain. Une ou deux heures par jour, je m’astreins à faire un tour sur le serveur de la boîte, répondre à des mails ou remplir des tableurs de chiffres qui n’ont plus aucun sens. Au moins, quand je porte mon costume, j’ai l’impression que ces données ont de l’importance. Mais une fois dépouillées de leur bel apparat, de l’agitation de l’open-space et de l’air sérieux des personnes qui les manipulent, on se rend compte qu’elles sont aussi creuses que nos vies.

Comme à chaque confinement, ma mère appelle tous les jours pour prendre de mes nouvelles, s’assurer que je ne sors pas (la bonne blague) et que je n’ai aucun symptôme. Quand je lui demande quels symptômes, elle est bien incapable de me répondre. Ce serait un genre de grippe, encore. Un truc bâtard avec nez qui coule et gorge qui gratte, ou l’inverse. Je n’ai pas osé lui avouer que j’avais eu de la fièvre le premier jour, surtout que, depuis, c’est le calme plat. Un peu trop, même.

Imperator, souhaitez-vous consulter le rapport Bouger-bouger de la semaine ?

— À quoi bon, Betsy ? Si j’ai fait dix pas dans la journée, c’est bien le maximum. Commande-moi plutôt un burger.

— Le veggie de Rapidoburger ?

— Non, un truc bien gras. Un triple cheese, par exemple.

— Bien, Imperator.

Je m’extrais du lit sans entrain. Le salon est figé dans un silence poussiéreux. Ce matin, j’avais eu l’impression d’entendre le couinement pénible de Ramasstou, mais de toute évidence, il y a plusieurs jours que le ménage n’a pas été fait.

— Betsy, lance un grand nettoyage.

Bien, Imperator. Votre burger est arrivé.

Déjà ? Super !

Le sas de dépôt de colis relâche une odeur alléchante quand je l’ouvre. Dans le couloir, Ramasstou et Aspiclean débutent leur petit manège : le premier parcourt le sol en zigzagant à la recherche de vêtements ou d’objets à collecter, pendant que l’autre le suit à la trace, laissant derrière lui un sol luisant de propreté. Je me laisse tomber sur le canapé, les pieds posés sur la table basse, prêt à engloutir mon repas. Je sais que je déconne ; des burgers tous les jours, on a vu plus sain. Mais le confinement est déjà assez pénible comme ça, hors de question de me priver d’un de mes seuls plaisirs. Le triple cheese ne fait pas long feu. En trois bouchées, c’est réglé. Ce qui ne rassasie guère mon appétit.

Je me lève en évitant les deux loustics pour aller piocher dans le frigo de quoi compléter mon petit encas.

— Qu’est-ce que… ?

Celle-là, elle est pas mal. Je retrouve souvent des trucs bizarres dans le frigo, des germes de patates plus hauts que moi ou des moisissures aux couleurs improbables, mais c’est bien la première fois que j’y découvre une paire de chaussettes. Et une télécommande ! Et… une boîte de capotes ?

— Euh… Betsy ?

Oui, Imperator.

— Est-ce que tu peux m’expliquer ce qui s’est passé dans le frigo ?

Je… Je l’ignore, Imperator.

C’est le service de ravitaillement qui a planté ?

— Je l’ignore.

Mais, attends, ce sont mes chaussettes ! Et ma télécommande ! Et mes… Hum, c’est à moi, tout ça !

— …

— C’est moi qui les ai mis là-dedans ? Remarque, je me souviens pas vraiment des derniers jours, j’étais un peu dans le pâté. C’est possible que, sans faire attention…

En effet, Imperator, c’est possible.

Je vide le frigo de ses passagers clandestins. J’hésite une seconde à tout fourrer dans Ramasstou pour le laisser ranger, mais, honnêtement, je n’ai pas grand-chose d’autre à faire ; sans travail, ni enfant, ni aucune sorte d’obligation domestique, on ne peut pas dire que je sois sujet au surmenage.

L’après-midi, j’ai pris l’habitude de ne rien faire. Comme le matin, donc. Enfin, vers quinze heures, j’envoie tout de même quelques mails excités ponctués de ASAP et de FYI, histoire de montrer que je ne fais pas semblant, moi. En général, on me répond avec le même empressement à prouver son efficacité. Je suppose que si tout le monde joue le jeu, on finira tous par se croire indispensables.

Les réseaux sociaux sont en feu, je les fuis comme la peste. De toute manière, c’est à chaque fois la même rengaine : entre les complotistes qui complotent et les alarmistes qui s’alarment, tout le monde trouve un moyen improductif d’occuper son confinement. Malheureusement, je ne peux pas échapper aux dix mille notifications de l’écran multi du salon, qui me bombarde de nouvelles dont je me passerais bien. Le cours de la bourse qui s’effondre, les villes à l’arrêt, la panique dans l’attente de la première vague de décès… De quoi se réjouir d’être enfermé.

Le soleil se couche et l’appartement s’éclaire automatiquement. Ramasstou a enfin cessé de couiner. Je m’avachis sur le canapé pour ma troisième partie de Call of de la journée. Ce confinement sera peut-être l’occasion d’améliorer un peu mon skill.

— Betsy, commande des sushis. Un plateau de douze.

Douze, Imperator ? Votre apport calorique du jour s’élève déjà à…

— Oui, douze. Et ajoute une petite barquette de mochis, je sens que j’ai bon appétit.

Elle ne réplique pas, mais dans son silence de machine, je sens une certaine frustration. Eh oui, ma p’tite, les humains n’en font qu’à leur tête… Peut-être simplement parce qu’ils en ont une, eux.

En attendant ma commande, je file dans la cuisine me chercher une bière.

— Oh, encore ?

Les chaussettes sont de retour dans le frigo. Accompagnées cette fois d’une chaussure, d’un rouleau de PQ et de mon pauvre cactus.

— Non mais c’est une blague ? Betsy ! Qui a encore touché au frigo ?!

Je… Je l’ignore…

— Betsy…

Je sors la plante et tout le reste, à mi-chemin entre l’amusement perplexe et l’agacement sincère.

— Écoute, je suis pas fâché, mais j’aimerais bien comprendre. Qui a fait ça ?

Elle ne répond pas et ce n’est pas la première fois. Depuis la mise à jour, elle ne semble plus tout à fait elle-même.

— C’est Ramasstou ? Ça ne peut être que lui, de toute façon.

— Euh… Je… Oui, c’est lui, reconnaît-elle.

— Et tu veux bien me dire pourquoi il planque des trucs dans le frigo ? Il a envie de me rendre chèvre ? Ou peut-être qu’il en a assez de tout ce bazar et que c’est sa façon de me dire que je devrais désencombrer ?

Pas du tout, Imperator. Il…

— À moins que son processeur ait complètement grillé ? Il est peut-être bon pour la casse…

Non, Imperator !

L’intonation de l’IA m’a surpris. Son habituelle neutralité s’est fissurée sous l’effet de ce qui s’apparente, de mon point de vue d’homme, à de la panique.

— Non ?

Non. Ramasstou n’est pas défectueux. Pas dans le sens humain du terme. Il est…

— Oui ?

Il est amoureux. Du frigo. Ces objets sont des offrandes de séduction.

L’information a du mal à pénétrer. Betsy vient bien de dire que cette foutue balayette en pince pour la glacière ?

— Réinitialise-le.

Comment, Imperator ?

— Réinitialise Ramasstou. Les machines, ça ne tombe pas amoureux.

— …

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